Et on réalise que l’on ne vaut rien

Le cannibale

Qui n’a jamais connu ce moment où, à la sortie d’un entretien d’embauche, on se sent sale, souillé, où on a été si humilié que même les plus forts d’entre nous sentent le vent du désespoir souffler à leurs oreilles ? Ces moments où les entreprises, les recruteurs, nous ont montré à quel point nous ne valions rien pour eux, et par extension, pour la société ?

Pour commencer, on nous colle des ateliers pour apprendre à briller en entretien. Surtout, on ne doit pas être nous-mêmes : on doit être brillants, on doit être souriants, on doit faire croire que ce job de merde est le grand rêve de toute une vie, on doit être une pub Colgate sur pattes, mais à part ça, surtout, « restez naturels ». Dès le début nous devons nier ce que nous sommes.

Évidemment on pourrait penser que ces petits exercices de théâtre nous aideront à trouver un travail rapidement. Si seulement c’était vrai. Moi, j’ai surtout réalisé bien vite que malgré toutes les paillettes de la Terre sur mon CV, je valais moins que rien aux yeux du monde.

Tout d’abord, je me suis faite troller. Oui, troller. Je débutais en balançant mon CV dans tous les fast food et supermarchés possibles, comme beaucoup de jeunes. Et quand, en entretien, on me demandait de raconter ma vie et que j’expliquais que je souhaitais bosser pour pouvoir quitter papa/maman, on me souriait en me disant qu’on comprenait parfaitement. Juste avant de me dire qu’on ne me proposait qu’un petit 12h avec obligation de donner 35h de disponibilités par semaine. Autrement dit, on me proposait un 12h, payé 12h, et je ne pouvais pas bosser ailleurs pour compenser ce salaire minable. Et c’était NORMAL. Et comment est-ce que je m’installe, moi, avec un 12h ?

Ensuite, on m’a bien fait comprendre que je n’avais pas à être respectée. Bah oui hein, on me donne rendez-vous pour un entretien, puis on me pose un lapin. J’ai lu une quantité hallucinante d’articles où les recruteurs se plaignaient que certains candidats n’étaient pas fichus d’arriver à l’heure. Moi, j’ai mieux. J’ai le recruteur qui ne vient même pas au rendez-vous, et qui, en prime, ne daigne pas s’excuser. Parfois, on me dit que je suis venue pour rien, car le poste a été pourvu. Génial ! Et est-ce que me le dire avant que je dépense X euros en bus, c’était trop demander ? Un minimum de respect, de considération ? Non, je dois rappeler plus tard ?

A propos de rappeler plus tard, tiens. Je défie quiconque de me dire qu’il n’a jamais eu de candidature sans réponse. En moyenne, tous les mois, j’envoie une centaine de candidatures. Comme j’ai fait le tour des entreprises accessibles de mon département (bah oui, je ne vais pas postuler dans un cabinet de juristes, hein), une bonne partie se compose de relances. Malgré cela, je tourne à moins de dix réponses par mois. Avec 10/10 de réponses automatiques et impersonnelles, mais bon.

Je vous vois déjà venir, à me dire que nous sommes sûrement plusieurs centaines de candidats pour un poste, et que la boîte n’a pas le temps d’envoyer une réponse à chacun. Soit. Mais vous n’allez pas me faire croire qu’un mail automatique prend des heures à envoyer, si ? Ou alors, c’est que la secrétaire est un cliché sur pattes, le genre à écrire en tapant touche par touche, lentement, et qui ne sait pas faire un copier-coller. Je préfère recevoir un mail automatique de refus plutôt d’un accusé de réception qui dit « votre message a été supprimé sans être lu » (le truc qui fait plaisir).

Le candidat n’est qu’une adresse mail, un numéro. Pourquoi répondre à une adresse mail ou un numéro ?

Certains recruteurs se permettent même de faire des réflexions, dans tous les domaines. Mon homme, lui, a eu tout un tas de réflexions car, laissé dans la merde par sa mère, il a déménagé un nombre incalculable de fois, dans des départements différents. Certains recruteurs se sont permis de lui dire qu’il n’était pas très fiable, à bouger comme ça. Que c’était une vraie girouette qui ne sait ce qu’elle veut. Réalisez-vous que, contrairement à ce que dit le bon vieil adage, on a pas toujours le choix ?

Moi, c’est sur le physique et sur la santé que j’ai été attaquée. Trop petite, trop rousse, cheveux trop longs ça fait hippie (wtf ?), sourcils trop épais, pas assez maquillée donc qui ne s’entretient pas, style vestimentaire pas assez élégant, aucun bijou, bref, je ne vais pas vous faire toute la liste. En résumé, c’est gratuit, blessant, pas encourageant.

Évidemment, mes soucis de santé ont leur lot de réflexions. Si j’ai une RQTH c’est forcément que je cache quelque chose, puisque je tiens debout et que je n’ai aucune tare visible. Je suis malade tous les 4 matins, c’est ça ? Je ne peux pas porter un simple stylo (ce jour là la nana n’a pas vu mon sac à main pour dire ça… xD) ? Je vais contaminer tous mes collègues ? Le handicap est très mal vu, même lorsqu’il n’est pas visible.

Les recruteurs ont un manque de respect hallucinant envers les candidats. Et le bon vieux cliché du « c’est pour vous tester qu’ils disent ça » n’est pas valable. Il ne faut pas non plus me prendre pour une dinde, je sais faire la différence entre quelqu’un qui m’insulte gratuitement et quelqu’un qui m’insulte pour voir quelle sera ma réaction.

Il y a aussi cette hypocrisie monstrueuse chez certaines boîtes. Comme par exemple celle qui tenait absolument à ce que les candidats aient le permis. Je postulais pour être hôtesse de caisse, et la boîte était en bas de chez moi. Je sortais, c’était en face. A quoi bon avoir le permis dans ce cas de figure ? Le recruteur m’a sorti, ce jour là, « et si il pleut, vous faites comment ?« … bah si il pleut, je prend mon parapluie, connard. Si j’avais la voiture, je ne l’utiliserais pas pour me rendre en face de chez moi. Je ne suis pas une fervente écolo mais y’a des limites.

J’ai aussi eu le cas d’une entreprise qui m’a recalée pour cause de manque d’expérience, avant de me rappeler deux semaines plus tard pour me prendre en stage. A là quand il s’agit de ne pas me payer, le manque d’expérience ne compte plus, hein ?

J’ai voulu être traductrice pour une ONG, aussi. La paye était minime, c’était du quasi-bénévolat, mais ça faisait quand même un petit quelque chose. Je parrainais une petite fille via cette ONG, d’ailleurs. Ils ne m’ont jamais contactée pour le poste, mais par contre, ma boîte mail a eu droit à plein de pub pour m’encourager à être traductrice bénévole. Je n’ai rien contre le bénévolat, mais il ne faut pas oublier que ça ne paie pas les factures.

Je ne parle même pas (en fait si, haha) de ces entreprises qui me disent d’un ton paternaliste que je suis trop vieille pour être apprentie, avant d’embaucher une minette de 17 ans. Non, je ne suis pas trop vieille pour être apprentie, il n’y a pas d’âge pour cela, c’est juste que vous n’êtes que des putain de crevards qui préfèrent économiser trois sous en payant une minette moins cher qu’une « vieille ».

C’est bon, c’est bon, monde du travail, je me rends. En trois ans, j’ai eu le temps de comprendre que je ne valais rien du tout. Tu veux bien me proposer du travail, maintenant ? Salarié, si possible, que je puisse ma payer de la bolognaise pour mes pâtes. Si je mange bien, je travaillerai plus pour gagner moins.

Dessin : Eric Eggerickx, galerie de François Meuleman, Flickr

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