Le problème de l’expérience professionnelle

jeune diplômé

L’expérience professionnelle. La fameuse expérience professionnelle. Celle qu’on nous demande d’avoir dès notre sortie de l’école et qui est un véritable problème dont peu de recruteurs ont conscience.

Je vous en parlais dans un autre article, à une époque j’avais vu pas mal de boîtes d’intérim faire une grande campagne à coups de « On vous demande toujours de l’expérience, mais qui vous donnera la première ? ». Il y avait de grandes affiches à côté des panneaux d’offres d’emploi. Offres qui demandaient de l’expérience. Et quand j’allais déposer mon CV dans ces boîtes d’intérim qui semblaient me comprendre, elles me reprochaient le néant intersidéral qui figurait dessus.

Mais je ne vais pas m’inventer de l’expérience. A une époque je l’ai fait, désespérée de voir que même pour des postes basiques on demande plusieurs années d’expérience. Même pour des postes qui s’apprennent en quelques heures. Ça ne bouchera le troufignon d’aucune entreprise de mobiliser une personne pendant 2h pour apprendre à quelqu’un à tenir son poste. A la rigueur, une journée au cas ou le nouveau est un peu mou du bulbe.

Mais le souci, c’est que ça ne se passe pas comme ça. Nous vivons dans une époque où il faut offrir le beurre, l’argent du beurre, et les cuisses écartées de la crémière à notre futur employeur. Il y a quelques jours, je lisais un article sur les compétences les plus demandées par les recruteurs. J’ai répondu que la compétence la plus demandée, c’est de sortir de l’école avec dix ans d’expérience professionnelle en ne réclamant que le SMIC et un temps partiel, le tout sans se faire payer les heures supplémentaires. Et le pire c’est que c’est vrai. Quand on a pas de réseau, faire sa première expérience professionnelle est un pur parcours du combattant.

Quand je suis arrivée sur le marché du travail, fraîchement diplômée, je pensais sincèrement qu’il existait des entreprises qui acceptaient les débutants. Que tout ce monde qui m’envoyait paître car j’étais inexpérimentée formait une minorité. Mais le temps passant, je me suis aperçue que non. Tout le monde demande de l’expérience, débuter est une tare désormais interdite. Les entreprises ne veulent plus former. Ou alors, pour former quelqu’un, il faut accepter d’être pris en apprentissage, donc sous-payé puisque l’apprentissage n’est rémunéré que selon un pourcentage du SMIC (qui n’est déjà pas bien élevé).

J’hallucine souvent quand je vois des contrats en apprentissage de caissier qui durent deux ans. DEUX ANS. Sérieusement. Pour un métier qui s’apprend en quelques heures pour les manipulations basiques, à la rigueur quelques jours pour se former aux situations particulières qui demandent une petite manipulation de la caisse (si jamais ce n’est pas automatisé, je connais des enseignes pour lesquelles ce n’est pas le cas). Deux ans aussi pour de l’ELS (Employé Libre Service) alors que, comme dit mon conjoint qui l’a été, c’est un métier qui demande deux semaines grand maximum pour connaître par cœur son rayon, peut-être un peu plus quand on en a plusieurs ou qu’on est répartis au hasard dans le magasin sans rayon fixe. Deux ans, c’est beaucoup trop pour des emplois alimentaires basiques et ça reflète bien la tendance des recruteurs à vouloir des employés jetables payés le moins possible. Parce qu’évidemment à la fin de votre apprentissage, vous vous faites jeter pour que l’entreprise reprenne d’autres apprentis hein, ne vous leurrez pas.

Pour ma part, je refuse d’acquérir de l’expérience professionnelle à ce prix. A mes yeux, tout travail mérite salaire, et un salaire complet. Pourquoi serais-je moins payée que mes collègues pour le même travail ?

Lorsque j’ai essayé de reprendre mes études en librairie, je me souviens que mon patron me reprochait de ne pas être opérationnelle tout de suite. Mais en même temps, il m’a fait débuter mon contrat en pleine période de rush de rentrée scolaire, dans un métier que je ne connaissais pas du tout, après trois ans de chômage. Personne n’avait le temps de me former à cette époque puis-qu’avec le rush, tout le monde était mobilisé. Je ne connaissais pas le métier, je ne connaissais pas le magasin que je découvrais, j’étais loin d’avoir la culture générale nécessaire pour renseigner les clients vis à vis de leurs lectures… bref, j’avais besoin d’être formée, c’est un peu pour ça que j’étais là en apprentissage. Mais non, le type voulait que j’apprenne le métier en claquant des doigts. S’il n’y avait pas eu cet épisode avec le client pervers je me demande comment ça aurait fini. Mais son attitude montre bien quelles sont les exigences des patrons d’aujourd’hui. Ils veulent des gens opérationnels tout de suite, des gens qu’on a pas besoin de former et qu’on peut limite ne pas payer.

On pourrait croire qu’en tant que travailleuse handicapée bénéficiant d’une RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé) je suis à l’abri de ce genre d’exigences. Eh bien non. Il suffit d’aller sur les sites spécialisés dans le recrutement de personnes handicapées pour comprendre que malgré l’apport des allocations dues à mon statut d’handicapée, éventuellement additionné aux allocations des contrats aidés…. je me fais aussi rembarrer parce qu’il faut l’handicapé parfait : celui qui n’est pas handicapé, qui va rapporter plein de sous, et qui en plus est super expérimenté.

En entretien d’embauche, je ne cache jamais aux recruteurs qu’ils sont trop exigeants. Et qu’ils sont TOUS trop exigeants. Même lorsqu’une offre mentionne que les débutants sont acceptés, on se fait soit reprocher notre manque d’expérience, soit passer devant par quelqu’un de plus expérimenté. Pourtant les recruteurs, tout comme les gens en général, ne réalisent pas l’ampleur du problème. Ils me disent toujours qu’il existe bien des métiers qui acceptent des gens sans expérience, que je cherche mal, etc. Il en existe oui, mai pour ces postes, il y a des milliers de candidats. Déjà que lorsque j’ai une chance sur deux je ne suis pas prise, alors une chance sur mille, vous pensez bien que je ne suis pas prise non plus. Il faut avoir de la chance, pour réussir à décrocher son premier vrai contrat quand on est en concurrence avec tant de monde.

On m’a souvent dit aussi que pour pallier à mon manque d’expérience, je devais faire du bénévolat ou des stages. Du bénévolat j’en ai fait, et je suis bien placée pour savoir que les compétences acquises via le bénévolat n’ont pas la moindre valeur aux yeux des recruteurs. Quand j’ai travaillé dans des associations de protection animale, j’ai acquis de l’expérience en photographie, en création d’affiches, en soins aux animaux, en nutrition animale, en comportement animal, en conseil, en capacités de persuasion (dans mon cas, c’était surtout pour persuader des étudiants de ne pas prendre un chat dans leur 2m² pour l’abandonner une fois le couple séparé). Je n’ai jamais réussi à valoriser ces compétences car les recruteurs s’en foutent. Bon nombre d’entre-eux m’ont dit ouvertement que ces compétences ne valent rien car elles ne sont pas validées par un diplôme ou une VAE. Et puis il faut être honnête, le bénévolat, ça va bien un peu, mais arrive un moment où on a envie de gagner sa vie, où on a envie que le temps passé à travailler soit récompensé par quelques pépettes sur le compte en banque.

J’ai aussi été rédactrice et modératrice bénévole pendant des années pour le premier forum de jeux vidéos de France. Vous pensez que ça m’aurait ouvert les portes de la rédaction web ? Oh ben non hein, par contre si je veux refaire du bénévolat no problem.

Et les stages, c’est pareil, la plupart du temps les stages ne permettent pas de se faire une idée du monde du travail, surtout quand on est jeune et qu’on nous fait passer le balai ou qu’on nous exploite comme c’est pas permis pour trois pauvres pièces et un pot de départ composé de jus de fruits carrefour et d’obscures madeleines de marque inconnue. Les deux stages que j’ai faits dans ma vie n’ont pas été payés malgré tout mon investissement, mes patrons en ont bien profité car j’avais besoin de ces stages pour valider mon diplôme. Bosser pour ne pas être payée et n’avoir aucune reconnaissance dans le monde du travail, eh bien non merci, je m’en passerai.

De nos jours, il faut accepter de bosser gratuitement, il faut avoir de l’expérience professionnelle avant même d’avoir commencé à travailler. C’est le monde à l’envers. C’est un monde de fous. On vit dans un monde de fous. Et ça n’a l’air de déranger personne.

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16 réflexions sur “Le problème de l’expérience professionnelle

  1. C’est tout à fait ce que je pense : on vit dans un monde de fou et ça ne semble déranger personne. Il faut s’accommoder de tout, si tu remet les choses en cause, tu es au mieux inculte au pire complotiste. Tout se dégrade mais tout va bien.

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    1. Ah on m’a déjà accusée d’être complotiste, enfin plus exactement de voir le mal partout. Sous-entendu, c’est de ma faute et je cherche à me déculpabiliser. Bah vu l’investissement que je mets dans ma recherche d’emploi je ne pense pas qu’on puisse dire ça de moi !

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    1. Oui ça le piston… rien que dans la boîte de mon conjoint c’est pas mal. Pas de recrutement sans passer par la « plate-forme de jeunes talents », plate-forme composée à 99% de fils, filles, amis ou connaissances d’employés haut-placés de l’enseigne. Et quand tu postules chez eux via leur site, on te répond que le poste a été pourvu en interne, la bonne blague x)

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      1. Piston, expérience, diplôme… J’ai découvert encore un réalité parallèle du recrutement, une 4ème dimension: le quota des candidats. Il faut 4-5 candidats par entretien même si le recruteur a déjà trouvé le bon profil ou déjà fait son choix. Quand j’ai voulu partagé ma découverte on m’a répondu « non, les employeurs ne font pas ça. Si ils te convoque, c’est que tu as ta chance ». Pourtant, j’ai encore eu confirmation de ma théorie lundi. Suis-je la seule à voir cette dimension ou suis-je folle ?!

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      2. Non, j’ai déjà eu le cas d’une recruteuse qui me l’a dit à la fin de l’entretien. J’ai été convoquée, on a beaucoup parlé, et à la fin elle m’a sorti « Vous avez l’air vraiment motivée, mais on ne recrute pas sans expérience ». Je lui ai alors demandée pourquoi m’avoir convoquée, et elle m’a répondu « Il nous fallait un quota de candidats reçus pour le poste ».

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  2. Je ne suis donc pas folle mais écoeurer ! Ça fait 8 mois que je fais des entretiens dans le rôle de la 5ème roue du carrosse. Leur système pervers me donne de faux espoirs alors qu’en faite un noyau de demandeurs d’emploi expérimentés couvrent déjà le marché de l’emploi dans mon secteur d’activité. Quelle solution ?!

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  3. Je suis contente d’avoir trouver ton billet, car je suis pareil. J’ai bifurquer dans tout les sens quand j’etais jeune et oui quand on est jeune on est con. apres mon bac sti, je suis rentrée en gendarmerie pendant 1 an ensuite je me suis reconverti en passant mon cap esthetique par correspondance, (oh le drame) mon stage n’a pas suffit a me faire emboucher pourtant j’ai postuler dans un peu moins de 50 instituts toujours le manque d’experience mais merde j’ai mon diplome donc je sais retirer une bande de cire, total je me suis mise a mon compte pas le choix mais bon gagner a peine 500€ par mois c’est pas suffisant obliger de rester chez les parents, et a force de porter la table on se deglingue la hanche, au bout de 4 ans et demi j’ai arreter, pas de chomage evidement, reconversion dans la patisserie (c’etait mon metier que je voulais faire quand j’etait petite) et puis evident meme bilan mais la encore pire, t’es une femme bah non on prend pas on a deja eu des soucis, ou encore vous avez des enfants, question a la con total toujours en galere depuis presque 4 ans que j’ai mon diplome, je pense a creer mon entreprise pas le choix faut travailler, 32 ans toujours chez les parents c’est la loose total. on postule pour etre agent d’accueil en piscine (faut pas sortir de saint syr pour donner des cartes et prendre les sous bah non faut 1 an d’experience.J’en ai ras le bol de leur experience de merde, quand je vois que j’ai postuler pour etre caissiere a carrefour qu’on m’a dit mon profil ne correspons pas, je vais a la caisse l’autres andouille ne savait meme pas faire la difference entre des radis et des litchi franchement je sais pas comment on les recrute pffff degouter .J’espere que depuis tu as trouver un boulot stable

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    1. Hélas non, j’ai toujours le même souci. Et encore, j’ai le souci du manque d’expérience ET du désert en termes d’offres en ce moment. L’été c’est toujours très calme :/
      J’ai eu le cas il y a quelques temps à Super U, je postule pour bosser au rayon charcuterie/coupe, je suis en concurrence avec une autre personne… bah ils ont pris l’autre, à savoir une fille de l’Est qui ne parlait pas français. En allant faire mes courses j’avais vu un client lui gueuler dessus parce qu’elle ne comprenait pas « pâté de campagne »… j’étais dégoûtée à la fois pour elle (dur de se retrouver là en ne parlant pas français, les clients ne sont pas tendres) et pour moi parce que c’est quand même vexant de se voir préférer quelqu’un de moins qualifié…

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  4. C’est malheureux a dire mais je pense que les magasins sont dans l’obligation de prendre des etrangers car en tout cas dans mon departements il ne se passe pas un magasin sans en voir un ou deux, peut etre ont il des primes j’en sais rien en tout cas pour nous c’est du boulot en moins :s

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    1. Pas forcément mais un étranger se plaint moins car il connaît moins ses droits, voir pas du tout, donc c’est tout bénef pour la foire aux irrégularités. On peut demander bien plus à un étranger qu’à un local.
      Il y a aussi le problème de ces « sociétés d’accueil » qui accueillent les étrangers et les proposent à des entreprises pour des salaires bien moins chers que le SMIC. Dans la boîte de mon homme les étrangers sont moins payés pour le même nombre d’heures… donc forcément l’entreprise en profite bien et tant pis pour les français en recherche de taf :/

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  5. Je suis tomber sur votre article par hasard en cherchant justement les infos sur ce sujet. C’est fou que nous avions le meme raisonnement, la meme vision du probleme. J’ai quelque chose a vous proposer, serez vous prete a ce que l’on se rencontre??

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