Jusqu’où peut-on parler de « faire un effort » ?

code du travail

Je ne saurais pas vous dire pourquoi, mais après des années sans le moindre appel malgré mon CV en ligne sur l’Agefiph, j’enchaîne les tentatives de prise de contact. En soi ce n’est pas une mauvaise chose, mais vu que je capte très mal de chez moi (l’inconvénient de vivre dans une cuve), la plupart du temps les appels atterrissent droit sur mon répondeur. Et malgré ma terreur du téléphone (je vous jure, je suis tellement mal à l’aise, c’est une vraie phobie) je suis bien obligée de rappeler ce beau monde, je ne peux pas éternellement faire ma princesse.

J’en ai donc rappelé deux.

Pour la première entreprise, j’ai pu me renseigner dessus avant de rappeler, ça fait toujours bien et ça permet de voir dans quoi est-ce qu’on s’apprête à mettre les pieds. Une classique boîte « intérim-style » proposant des missions ou éventuellement emplois longue durée aux travailleurs handicapés. Problème, après avoir parcouru toutes les offres du site, je n’ai vu presque que des stages ou de l’apprentissage (pour des boulots alimentaires évidemment, ne nous leurrons pas) ce qui ne m’intéresse pas. Enfin, ça pourrait m’intéresser, mais pas pour des jobs alimentaires, c’est toujours le même problème. Mais par politesse, je me suis quand même décidée à rappeler. J’aurais dû m’abstenir.

Déjà, la personne a commencé par me reprocher de ne pas avoir décroché la première fois. Eh bien désolée de vous l’apprendre, mais lorsque je ne capte pas, je ne suis pas avertie que j’ai un appel et la personne se retrouve immédiatement sur le répondeur. C’est comme ça. J’ai beau vivre en région parisienne, le réseau est moisi sur tous les plans. Et comme je n’avais plus internet, je ne pouvais pas rappeler avec le fixe non plus. J’ai donc dû attendre de retrouver une box fonctionnelle avant d’appeler.

Ensuite, elle m’a parlé de l’entreprise et des postes proposés, et c’est là que ça a commencé à coincer. Elle a voulu savoir ce qui m’intéressait, et je ne lui ai pas caché que les stages et l’apprentissage proposés par sa boîte ne m’intéressaient pas. Quitte à être sous-payée, autant que ce soit pour acquérir des compétences qui m’intéressent et me serviront, pas pour servir de larbin à un patron qui me dégagera une fois qu’il aura saigné l’État de toutes les aides qu’il pouvait avoir grâce à mon « embauche ». Bon, je ne lui ai pas dit ça comme ça, mais je lui ai fait comprendre tout le bien que je pensais de ces entreprises qui se servent de l’apprentissage pour avoir un employé lambda à moindre coût pour des jobs alimentaires (et si en plus l’employé lambda est handicapé, là c’est le jackpot mes amis).

Et là, évidemment, elle a commencé à me faire la morale. Franchement je déteste ça, j’ai le droit d’avoir mon opinion sur le sujet, et quand quelqu’un se met à me parler comme si j’étais débile pour me faire la morale… eh bien, je m’énerve un peu. Un tout petit peu. Elle m’a dit que je ne faisais pas d’efforts à refuser des opportunités (c’est vrai qu’un stage de deux ans pour apprendre à être hôtesse de caisse sans perspective de CDI après, c’est une incroyable opportunité), que je me rajoutais des bâtons dans les roues et qu’en tant qu’handicapée je ne devais pas faire ma difficile.

opportunité

Bon sang, j’ai l’impression de me répéter à chaque article de ce blog, mais non, refuser la précarité, refuser d’encourager les abus à l’apprentissage, aux stages et autres contrats aidés ce n’est pas être difficile. Si personne ne proteste jamais, on va se retrouver avec des patrons qui refuseront d’embaucher quiconque ne leur rapportera pas trois fois leur salaire en allocations. Ce n’est déjà pas très loin d’être le cas, quand on voit la multiplication des abus. Je me répète encore et encore, mais non, mon handicap ne fera pas de moi une proie pour des requins. Encore une fois je n’ai rien contre le principe de stage ou d’apprentissage mais PAS pour des jobs alimentaires ou non-qualifiés qui n’en nécessitent pas.

Je ne postule pas aux offres lorsque je sais que je ne peux pas tenir le poste ou qu’il me faudra des aménagements trop contraignants, donc c’est forcément « tout bénef » pour la personne qui m’embauchera, puisqu’elle touchera des aides alors qu’elle n’en a pas réellement besoin, puisque je serai capable d’agir normalement. Je n’ai donc aucune raison d’encourager quelqu’un qui ne veut me prendre que pour abuser avant de me jeter. Je me permettrai de choisir un job qui soit me convient, car il me permettra d’acquérir les compétences nécessaires à mon objectif à long terme (je souhaite ouvrir mon propre commerce, qui défendra mes valeurs et mon éthique), soit qui me permettra de mettre des sous de côté sans ruiner ma santé.

Postuler n’importe où juste pour satisfaire des gens qui voudraient me voir dans n’importe quoi parce qu’ils pensent qu’on ne peut s’épanouir que dans le travail, c’est terminé. Ce n’est pas ma philosophie de vie.

Alors entendre cette femme me faire la morale, alors qu’elle savait sûrement ce vers quoi elle m’envoyait et pourquoi, m’a profondément agacée. Je lui ai simplement dit que refuser la précarité n’était pas refuser de travailler, que je ne souhaitais pas être considérée comme une manne à allocations jetable, et que si ça ne lui plaisait pas, alors il était inutile de chercher à collaborer. Puis j’ai raccroché avant qu’elle ne puisse répondre. J’ai envie d’être malpolie, parfois.

Elle a tenté de rappeler deux autres fois mais n’a pas laissé de message. J’en ai donc déduit que ce n’était pas si important que ça.

J’ai attendu le lendemain pour rappeler l’autre larron, car je n’étais pas dans un bon état d’esprit. Oui dit comme ça, ça fait un peu procrastinatrice, mais quand vous êtes mal à l’aise au téléphone comme je le suis, franchement, si en plus vous vous rajoutez un mauvais état d’esprit vous allez juste enchaîner les bourdes ou péter un câble en quelques secondes.

Dans son message, il présentait son entreprise comme éthique, mais je n’ai pas réussi à la retrouver sur internet. Étant donné qu’ils avaient vu mon CV sur l’Agefiph j’étais étonnée d’entendre parler d’éthique. Non parce que bon, lorsque votre business model consiste à utiliser le handicap de quelqu’un pour permettre à un patron de saigner l’État à blanc grâce à ce handicap, sans que ce soit forcément nécessaire (j’ai eu récemment le témoignage d’une personne ayant bossé dans ce type de structure et qui m’a dit que les patrons recherchaient toujours l’handicapé le moins handicapé possible)… c’est particulier de parler d’éthique. Mais bon, se monter le bourrichon toute seule n’est jamais une bonne idée, alors j’ai rappelé avant de haïr un type à qui je n’avais jamais parlé.

Je vous avoue que celui-ci m’a faite rire. De dépit, de désespoir, mais rire.

Il m’a présenté son entreprise, dont le modèle était le même que précédemment, j’ai envie de dire les boîtes spécialisées dans le recrutement d’handicapés se multiplient et ce n’est pas surprenant. Mais c’est dingue de voir à quel point la plupart ne proposent que des postes sous-qualifiés et des contrats aidés. A croire qu’il n’existe pas d’handicapés diplômés. Je ne pense pas être seule au monde à être handicapée et Bac+3 (dans les faits, +4, mais ne chipotons pas, je ne suis pas allée au bout de mon master, merci madame la prof d’espagnol qui a bloqué mon dossier parce qu’elle ne pouvait pas me blairer), si ?

Tout comme à la personne précédente, je ne lui ai pas caché que les stages et l’apprentissage ne m’intéressaient pas, ce qui devait éliminer une bonne partie des contrats qu’il voulait me proposer vu le silence qui a suivi. Je ne lui ai pas non plus caché les raisons.

Et puis il est parti en live.

Il m’a dit que son entreprise prônait l’éthique des deux côtés et que si je ne faisais pas d’efforts, alors je n’arriverais jamais à rien. Il m’a dit que j’avais un handicap, que ça me rendait moins rentable qu’une personne lambda sur le marché (Ah bon, en quoi ? Parce que j’ai besoin d’un environnement non-fumeur ? Oh, come on) et que donc il était logique que mon futur employeur demande un investissement de ma part.

J’en déduis donc que pour le patron d’aujourd’hui, toucher un montant indécent en allocations sans raison valable (je n’avais pas besoin d’aménagement) ne suffit pas, il faut en plus me payer le moins possible en m’embauchant en stage ou en apprentissage. Le tout en exigeant un high five avec le smile lorsque j’arrive le matin.

Comme l’a si bien souligné un membre d’un forum à qui j’en ai parlé, cyniquement hilare, on aurait dit qu’il me faisait la charité en daignant m’embaucher alors que c’est lui le gagnant… que même sans contrat aidé il est 100% gagnant… moi je trouve ça logique de négocier mon contrat en sachant le montant de ce qu’il touchera pour moi. Merde alors, ça lui rembourse plusieurs mois de salaire ! Et il n’y a pas besoin d’aménagement ni rien ! Et je suis loin d’être sous-qualifiée !

Quand je vois à quel point les contrats aidés se multiplient et que d’autres sont créés, je suis plus que dépitée, les patrons sont du genre « donnez leur la main, ils vous dévoreront le bras et tout ce qu’ils pourront » et on les encourage dans cette voie.

Eh bien tant pis, je n’encouragerai pas cela. Je vaux mieux que ça.

onvautmieuxqueca

Publicités

5 réflexions sur “Jusqu’où peut-on parler de « faire un effort » ?

  1. Je suis aussi une grande phobique du téléphone, je vois tout à fait de quoi tu veux parler… ça n’a pas du être facile d’appeler le 2° après la remontrance de la 1°…
    Mise à part ça ta description du monde du travail avec un handicap (et des études) ne me rassure pas, ça n’est pas comme si je m’en doutais pas mais ça remet les pieds sur terre 😦 (j’ambitionne d’arriver à Bac +5 dans le domaine culturel . . . )

    J'aime

    1. Il faut relativiser avec le fait que je suis une très grosse poissarde. Toujours au mauvais endroit au mauvais moment, toujours à tomber sur les mauvaises personnes (heureusement que je ne crois pas au surnaturel, ma mère me dit que quelqu’un m’a maudite xD). Si tu es plus chanceuse au quotidien ton handicap peut ne pas être un poids trop lourd. Ou si tu tombes sur la bonne personne au bon moment. C’est toujours pareil en fait.

      Aimé par 1 personne

  2. C’est dingue tout de même ça. Il faudrait ramper devant l’employeur qui accepterait de te prendre sous prétexte que tu es handicapée ? Je découvre juste ton blog avec cet article et je ne sais pas de quel handicap tu souffres mais quel qu’il soit, on croirait rêver !
    Il y a faire un effort et faire un effort, quand c’est pour juste te faire jeter, je suis désolée mais il y a matière à réfléchir. Et surtout est-ce qu’on parle d’effort à toutes les personnes qui restent chez elles à sucer les allocations alors qu’elles sont tout à fait apte à aller travailler ! Tssss Ca me débecte ça tiens !
    De quoi décourager les bonnes volontés !
    Tu as bien fait de ne pas te laisser faire et tu as le droit d’être malpolie, tout à fait !

    J'aime

  3. C’est dingue tout de même ça. Il faudrait ramper devant l’employeur qui accepterait de te prendre sous prétexte que tu es handicapée ? Je découvre juste ton blog avec cet article et je ne sais pas de quel handicap tu souffres mais quel qu’il soit, on croirait rêver !
    Il y a faire un effort et faire un effort, quand c’est pour juste te faire jeter, je suis désolée mais il y a matière à réfléchir. Et surtout est-ce qu’on parle d’effort à toutes les personnes qui restent chez elles à sucer les allocations alors qu’elles sont tout à fait apte à aller travailler ! Tssss Ca me débecte ça tiens !
    De quoi décourager les bonnes volontés !
    Tu as bien fait de ne pas te laisser faire et tu as le droit d’être malpolie, tout à fait !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s