Faire taire ses envies au nom du sacro-saint travail

yeux-tristes

C’est encore une discussion avec mon homme qui m’a fait ouvrir les yeux sur un point important de notre vie professionnelle : ce moment où on fait taire ses envies, ses valeurs, son humanité, au nom du sacro-saint travail.

Aujourd’hui, je suis malheureuse dans mon poste. On s’y fout de ma gueule, on m’impose une chef trisomique sans la moindre compétence ou crédibilité, qui en plus fumait dans les bureaux sans qu’on ne lui dise rien, malgré ma maladie respiratoire… bref, je suis dans une entreprise qui a pour but de saigner à blanc l’Etat de toutes les allocations possibles pour l’embauche d’un salarié en RQTH, pour le plus grand bonheur des entreprises dans lesquelles nous sommes prestataires, et ce en oubliant totalement l’humain derrière l’handicapé ainsi que ses besoins primaires -comme un environnement de travail adapté-.

Ce travail ne correspond pas non plus à mon niveau d’études. Je suis allée jusqu’en première année de master -année que j’ai décrochée, mais ma prof d’espagnol qui me détestait a bloqué mon admission en 2ème année, ce qui m’a empêchée de le décrocher-. Je ne suis pas spécialement arrogante au point de penser que les gens ayant fait des études sont supérieurs aux autres, mais soyons honnêtes, je ne suis pas allée jusque là pour me retrouver à un poste non qualifié, chiant comme la pluie, sans réelle perspective d’évolution et sous les ordres d’abrutis finis -je ne parle pas forcément de ma chef, parce que ça ne vole pas haut dans l’entreprise aussi, et ce sans handicap mental-. Ok, mon job, je le fais bien. Mais c’est sans doute aussi parce que je suis trop qualifiée pour ça.

A la base, je suis traductrice. J’ai choisi ces études par défaut plus que par passion -ce qui me plaisait ne m’était pas accessible- mais je les ai choisies quand même. Et je me rends compte que depuis que je suis diplômée, j’ai très peu postulé dans mon domaine : en effet, les postes de traducteur demandent souvent plusieurs années d’expérience que je n’ai pas, ou alors des gens de langue maternelle étrangère. Les seules portes ouvertes sont celles de la traduction en free-lance, mais chaque offre est immédiatement prise d’assaut par des milliers de personnes prêtes à vendre leurs services pour moins que le salaire minimum, parce que justement, sinon, il n’y a pas de boulot. Je l’ai fait un moment, avant de dire stop. Je crois que je suis trop fière pour être exploitée. J’estime que tout travail mérite salaire et que je n’ai aucune raison de brader mes compétences. Une offre d’emploi c’est un besoin, et si c’est un besoin alors je n’ai aucune raison de considérer le poste comme une faveur au point de bosser presque gratuitement. Manque d’expérience ne veut pas forcément dire manque de compétences. Ni nécessité de se brader.

En fait, depuis le début, je fais taire toutes mes envies et ambitions au nom du sacro-saint travail. De nos jours, si tu n’as pas de travail, tu n’existes pas. On te regarde avec mépris, on te qualifie d’assisté -et ce même si tu ne touches aucune alloc’ !-. Quand on fait connaissance avec quelqu’un, il ne nous demande pas quelles sont nos passions, nos qualités, il nous demande ce qu’on fait dans la vie. Nous nous définissons par notre travail. Et même si tu décroches un boulot merdique, qui te fait pleurer de dégoût et de dépit chaque sainte journée, on te dit de sourire parce que c’est mieux que rien. Êtes-vous vraiment sûr que « rien » n’est pas préférable à un travail qui nous rend malade ?

C’est au nom de ce sacro-saint travail qu’aujourd’hui j’hésite à accepter un CDI pour ce poste qui ne me correspond en rien. J’ai envie de dire stop à ce foutu engrenage, mais d’un autre côté, je sais que je ne trouverai jamais de poste dans mon domaine ou à mon niveau. Je n’ai pas envie de m’engluer dans la spirale infernale du job alimentaire qui devient le job principal, mais ai-je réellement le choix ? Si je m’arrête là je n’ai rien pour continuer. Je serai obligée d’accepter un autre job de merde dans une autre entreprise de merde. J’en connais pas des masses, des entreprises qui sont réellement humaines…

Qu’est-ce que je veux, au fond ? J’ai envie d’ouvrir mon propre commerce, mais il me faudrait un miracle pour obtenir un prêt sans garant et avec un apport trop faible pour être pris en compte. Sans parler de mon caractère misanthrope et asocial qui risque de me jouer des tours. Il y a aussi le domaine animalier, mais soit je n’ai pas la condition physique -pour les jobs comme maître chien ou garde-chasse-, soit il faut reprendre des études longues, soit je vais me retrouver dans un métier mal encadré avec des milliers de copies -pour le métier de comportementaliste par exemple-.

C’est là que le revenu de base serait une bonne chose pour moi. Travailler dans un refuge, prendre soin des animaux abandonnés, informer les adoptants et le grand public au sort des animaux, aux soins qu’ils demandent, ça me botterait. Mais c’est bénévole. Avec le revenu de base je pourrais m’épanouir dans ce qui me plaît et qui reste utile bien que ça ne génère aucun capital. Mais c’est une utopie, le revenu de base, on en parle que pendant les élections, et encore, pour qualifier ses partisans d’assistés ou pour les accuser d’encourager l’oisiveté (si je comprends bien, si tu ne taffes pas alors ça veut dire que tu ne fous rien, quelle logique !).

Bref, je suis coincée. Mon esprit et mon corps me hurlent de dire non, de ne pas faire taire mes ambitions, de m’accrocher jusqu’au bout à mes rêves. Et il y a mon pragmatisme, mon pessimisme, qui me disent qu’avec ma chance habituelle si je me lance je vais me fracasser, je n’obtiendrai jamais un prêt, j’aurais dû accepter ce petit boulot tranquille qui m’exploite pour une misère, mais une misère qui me permet de remplir ma marmite.

Ce dilemme me mine. Je n’ai pas envie de vivre sans avoir au moins essayé de faire ce qui me plaît. Mais si je tente et que je me plante, non seulement je devrai vivre avec cet échec, mais en plus avec les dettes qui vont avec. Sans parler du reste de ma vie passé à faire un job pourri. J’ai l’impression que dans tous les cas je vais traîner un boulet au pied. Quel est l’intérêt de vivre une vie dont on ne veut pas ?

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9 réflexions sur “Faire taire ses envies au nom du sacro-saint travail

  1. J’ai exactement les mêmes interrogations : travailler pour vivre ou vivre pour travailler ?
    En effet il est difficile de trouver un travail dans lequel on arrive à s’émanciper réellement, pour lequel on se lève avec enthousiasme le matin pour y aller. Parce que, rien qu’un job alimentaire, c’est déjà une victoire en soit car il faut pouvoir le supporter.
    Supporter un job alimentaire, c’est se dire que je mets toutes mes envies de côté, que je vais passer mes journées à faire des choses qui ne me plaisent pas, que je ne vais servir à rien du tout. Et c’est dur à encaisser.
    Perso, je me pose ces questions au niveau de la localisation de mon job. Je suis venu ici uniquement pour le travail : je suis loin de toute ma famille et de mes quelques amis. Je n’aime pas cette région, je n’ai rien ici, je m’y ennuie. Et pourtant, je reste ici, car c’est ici que j’ai trouvé ce travail qui a bien voulu de moi. Alors voilà, je dois endurer tout ce que ça implique, tout ça pour avoir le virement à la fin du mois.
    Mais ai-je vraiment le choix ? Que faire d’autre ? Démissionner ? Sans être sûr de trouver mieux ailleurs ? Mettre à nouveau en péril ma situation ? Devoir perdre encore toutes mes habitudes ? Non, pas pour le moment. Alors, il faut subir.
    En effet, comment font la majorité des gens ? Tous ceux qui travaillent ne doivent pas toujours aimer ce qu’ils font. Or, ils le font bien, pour nourrir leur famille, pour avoir des loisirs, etc. Si travailler doit susciter autant de tracas, d’inquiétudes, comment font-ils ?

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  2. c’est fou comme mon poste du jour est similaire…pas en tous points mais quand même.
    c’est toujours la question de la raison contre la passion…et je ne peux malheureusement pas t’aider car je ne sais pas comment faire. je rêverais d’avoir l’esprit bohème de ceux qui se disent « je suis pas heureux donc je plaque tout ». ils m’impressionnent.

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  3. salut! rien à voir avec ton article mais si ça t’intéresse, il y a un job d’adjointe au responsable d’un magasin bio sur paris sur le site internet emploi vert. je viens de découvrir ce site d’emplois en cherchant des emplois dans l’écologie (trouver plus de sens à ma vie). bon courage!!

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  4. Bonjour,
    J’ai aimé ton article parce qu’il est sincère et que je m’y retrouve beaucoup! Moi je n’ai fait que des stages et ça m’a bien dégouté. Aujourd’hui je tente ma chance dans le monde félin j’écris un blog sur les connaissances que n’accumule en me formation comme comportementaliste. Je ne sais pas encore où ça me mènera mais je souhaite être libre un jour. Aussi libre qu’un chat 🐈

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