Ce directeur qui se prenait pour le Roi du Monde

wasted talent

Quand je suis arrivée sur Paris, j’ai évidemment commencé par faire le tour des jobs alimentaires. Classique. C’est ce qui permet de tenir en attendant de trouver mieux, beaucoup de monde passe par là. Mais dans le lot, il y a quelqu’un qui m’a bien faite rire. Même si j’avoue que sur le coup, j’étais plus scotchée qu’autre chose.

J’avais postulé dans un fast-food, pour être équipière. Bon, déjà quand on m’a demandé une lettre de motivation je grinçais un peu des dents. « J’ai faim, je dois remplacer mon PC en train de me lâcher », la voilà ma motivation. Mais le plus important, c’est d’être recontactée.

Je me retrouve donc à faire mon entretien avec le directeur de l’établissement en personne. Il a directement commencé l’entretien en me disant qu’il allait se présenter. J’étais gênée. Monsieur a fait une grande école, puis Monsieur a réussi à décrocher un poste de sous-directeur, puis directeur de plusieurs « restaurants » de cette chaîne de fast-food. Il a à peine 30 ans. Il insiste bien en disant qu’il avait remis ces restaurants sur les rails, et chiffre d’affaires blabla, et chiffre d’affaires blabla. Hem.

– Et vous, quel est votre parcours ?

T’as pas lu mon CV, connard ?

– Heu… je sors de la fac, et je cherche mon premier emploi.

Quand on passe après un directeur de plusieurs restaurants à 30 ans, ça le fait pas. Mais le pire, c’est qu’il insistait. Il commence à me parler de la clientèle exigeante de ce restaurant. Clientèle exigeante. Dans un fast-food. Oui le quartier est bourgeois, mais ce n’est pas Marie-Josèphe de Bourbon-Parme qui va fréquenter un fast-food. Il me demande comment je réagis face à des gens aisés. C’est très simple, tant qu’ils ne m’agitent pas des liasses de billets sous le nez en me disant « t’en auras pas », je fais ma vie et ils font la leur, point. Il n’a pas voulu démordre de sa clientèle exigeante.

Mais ce n’était pas fini. Voilà qu’il me dit que le contrat proposé est un 15h (c’était écrit 30h sur l’annonce…). Et que je dois donner 30h de disponibilités par semaine.

– Mais si je dois vous donner 30h de disponibilités, alors je ne peux pas travailler ailleurs…

– Travailler ailleurs ? Vous ne voulez pas faire carrière chez nous, donc ?

– Heu… si, mais votre 15h ne paiera pas mes factures, il me faut autre chose pour compenser…

– Il faut savoir faire des sacrifices pour faire carrière !

– Mon propriétaire n’acceptera pas de faire des sacrifices sur son loyer…

La dernière phrase m’a échappé, j’avoue. Mais ce genre de types dans leur monde m’énerve. Lui avec son salaire de directeur, parler de sacrifices ? Alors que quand il m’a parlé de son parcours, il n’avait visiblement jamais connu la disette ?

Et voilà que le gars part dans son délire. Il tient à servir de la nourriture de qualité (on parle toujours d’un fast-food), pour sa clientèle exigeante, ses salariés sont comme sa famille et il tient à ce qu’ils soient entièrement dévoués au restaurant. Ben putain, demander de la dévotion avec un 15h, c’est avoir la foi. Vous l’auriez entendu… il se prenait pour le directeur d’un 5 étoiles sur les Champs Élysées.

J’ai fini par perdre le fil et je l’ai laissé sagement délirer. Je n’ai finalement pas été prise. Mais voilà que deux mois plus tard, je me fais recontacter pour le même poste. Attendez, deux mois ? Mais la période d’essai du contrat, c’était pas deux mois ? J’ai refusé car c’est à ce moment là que j’avais décroché un contrat d’un mois (qui a finalement duré 4 jours). Encore deux mois plus tard, je me fais recontacter pour le même poste.

Ce directeur à 30 ans, qui considère les salariés comme sa famille, les vire à la fin de la période d’essai. Il a visiblement fait une grande école de faux-cul. Et a l’égo encore plus grand que les États-Unis. N’empêche que la bouffe des fast-food, elle donne la chiasse. Voilà, c’est dit. Et ça donne encore plus la chiasse de savoir comment les salariés sont traités derrière.

Ce que j’aimerais, parfois, répondre aux recruteurs

Candidature parfaite

Il arrive très souvent qu’en entretien, un recruteur vous pose des questions personnelles (alors qu’il n’en a pas le droit, mais il ne se gêne pas), ou des questions complètement débiles.

Il m’arrive d’être déstabilisée par ces questions, et je réponds un truc bateau, mais souvent, c’est ça que j’aimerais bien leur répondre :

« Pouvez-vous me citer 3 qualités et 3 défauts ? »

Vous pensez vraiment que je vais être honnête et vous citer mes pires défauts ? Vous pensez vraiment que quiconque va être honnête à ce sujet ? Vous êtes très con, juste naïf, ou vous le faites exprès ?

« Comment se fait-il que vous n’ayez rien trouvé avec votre licence ? »

Arrêtez la langue de bois, vous savez très bien que ma licence ne vaut rien, et que si je n’ai rien eu jusqu’ici, c’est parce qu’il y a des milliers de jeunes qui ont un profil identique au mien, je suis loin d’être un profil unique que les recruteurs s’arrachent.

« Pourquoi cette entreprise et pas une autre ? »

Attendez que je réfléchisse… parce que vous êtes le seul à m’avoir convoquée à un entretien alors que tous les autres m’ont ignorée ? Votre entreprise, je m’en fous, je veux juste TRA-VA-ILLER. Ici ou ailleurs, peu importe.

« Qu’est-ce qui vous motive pour ce poste ? »

Heu, voyons voir… un poste bien en dessous de mes qualifications, sous-payé, avec des horaires de merde, des patrons qui n’ont aucun respect car je suis facilement remplaçable dans la journée… je crois que c’est tout simplement parce que je n’ai pas le choix et que j’ai besoin d’un salaire, même minable, pour vivre.

« Vous n’allez pas vous ennuyer ? »

Évidemment que je vais m’ennuyer, votre boulot, ce n’est pas le rêve de ma vie, c’est un poste pourri à la chaîne où je passe mes journées à vendre des trucs à des clients qui pensent que si je suis ici c’est parce que j’ai raté ma vie… sauf que l’ennui, on s’en fout, ce qui compte, c’est le chiffre sur le compte bancaire à la fin du mois mon coco !

« Vous n’avez pas d’expérience, comment pensez-vous pallier à ce manque ? »

Oh, en me faisant recaler à chaque fois à cause de cette excuse. Vous savez, j’ai trois ans d’expérience en refus pour cause de non-expérience. Ça compte, non ?

« Le job est pourvu, mais nous cherchons quelqu’un pour le poste X qui n’a rien à voir, ça vous intéresse ? »

Attendez que je réfléchisse, j’ai postulé en tant que Y, c’était évidemment pour travailler en tant que X, c’est évident !

« Que font vos parents ? »

En quoi ça vous regarde ?

« Comment se fait-il que vous n’ayez pas le permis à votre âge ? »

Parce que je n’ai pas papa-maman derrière moi, que le permis n’est pas gratuit, et que pour me le payer, j’ai besoin de travailler, connard !

« Vous voulez des enfants ? »

Vous pensez vraiment que je suis maso au point de vous répondre que oui pour me faire recaler ?

« Bonjour, je vous ai appelée il y a une semaine pour le poste de vendeuse… il est pourvu, mais nous avons le même poste en stage, ça vous intéresse ? »

Attendez, j’ai le choix entre un poste de vendeuse payé, et un poste de vendeuse non-payé… vous m’avez prise pour Mère Teresa ? Vous ne voulez pas proposer le paiement du loyer en stage à ma propriétaire ? Je suis sûre qu’elle serait à fond !

« Vous aimez les enfants ? »

Quel rapport avec le poste de vendeuse en charcuterie ?

« Vous aimez le travail en équipe ? »

Quelle question ! Si je vous dis que non je me fais recaler, si je vous dit que oui je passe pour une hypocrite ! Je suis comme beaucoup de monde, j’aime pas ça, mais je prend sur moi pour le boulot.

Que pensez-vous de votre dernière entreprise ?

Ce que j’en pense ? Mon contrat s’est terminé plus tôt que prévu à cause de mon handicap, car mon chef s’est dit, comme ça, d’un coup, que le poste n’était pas fait pour moi, alors que tout se passait bien.

Et je suppose que je suis censée vous dire que j’ai adoré mon ancienne entreprise, que c’était une opportunité unique, parce que sinon je vais me faire recaler car c’est pas bien de dire du mal de son ancienne entreprise.

Eh bah non ! Virer quelqu’un à cause de son handicap quand tout se passe bien, ça s’appelle être un connard, pas une opportunité unique !

Quels sont vos meilleurs atouts ?

Sachant que je vais mentir pour me glorifier et avoir le poste, est-ce que c’est vraiment nécessaire que je réponde à cette question ?

Dessin : Eric Eggerickx, galerie de François Meuleman, Flickr