J’ai été petsitter

Le petsitting.

Tout a commencé quand j’avais un peu moins de dix ans. J’adorais les animaux et je tannais ma mère pour en avoir un. Mais un animal, ça a un coût, et nous n’étions pas riches du tout. J’avais eu des rongeurs, que d’ailleurs j’avais plutôt bien dressés, mais ma mère ne voulait pas d’animal « qui vive longtemps » comme un chat ou un chien. Car quand on a pas d’argent, qu’on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, on évite de s’engager auprès d’une petite vie qui dépend entièrement de nous. Elle avait parfaitement raison mais j’avais du mal à le comprendre, à l’époque. Je ne voyais que mon amour des animaux et non les conséquences financières.

Et puis j’ai vu une émission sur 30 millions d’amis (je ne ratais jamais cette émission, c’était bien la seule d’ailleurs, je n’aimais pas vraiment la télé) qui parlait du petsitting, avec des particuliers qui gardaient les animaux chez eux et chez leurs clients. J’en ai parlé à ma mère, et je lui ai demandé si on pouvait faire ça. Comme ça moi, j’avais des animaux, sans le coût derrière.

A l’époque, mes gros problèmes de santé empêchaient ma mère de travailler, car ça se déclenchait de manière totalement aléatoire, très fréquente, et elle était la seule qui pouvait venir me chercher dans ces moments-là. Difficile d’être gardée par un patron quand on s’absente plusieurs fois par semaine… Là, le petsitting tombait bien : le travail était à domicile, si j’avais besoin d’elle elle pouvait venir me chercher soit avec l’animal dans la voiture, soit laisser un peu l’animal le temps de venir me prendre. C’était juste parfait. Elle était un peu vexée de ne pas avoir eu l’idée plus tôt mais elle a immédiatement accepté.

On a commencé par mettre des petites annonces dans le journal, mais au début on avait franchement pas de succès. Une clientèle ça se construit, et les premières années, si on arrivait à avoir un animal deux semaines par an il fallait s’estimer heureuses. Et mon impatience n’arrangeait rien.

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Notre première cliente fut une dame qui cherchait à faire garder son vieux teckel, Bambou. Un animal trop vieux pour le faire garder en refuge, qui ne supportait plus les autres. Elle a tiqué un peu lorsqu’elle a appris que nous n’avions pas eu de chien avant et en plus en voyant que j’étais là, car Bambou ne supportait pas les enfants. Et en effet, au début, il s’est réfugié sous la table en grognant après moi. J’en aurais eu les larmes aux yeux, j’ai attendu plus d’un an pour enfin avoir un chien en garde, et il était bien parti pour ne pas me supporter alors que je l’aimais déjà. Et puis je me suis souvenue des conseils piochés dans 30 millions d’amis et je me suis assise, pour avoir l’air moins menaçante. J’ai arrêté de trépigner et j’ai tendu la main vers lui en prononçant doucement son nom. Ma mère et la dame on cessé de discuter pour me regarder faire, et finalement, ça a marché : Bambou est venu me renifler la main, puis l’a léchée. Il m’a ensuite reniflée de haut en bas avant de remuer la queue, tout content. Il m’a laissée le caresser et la dame a accepté de nous le laisser. Deux semaines plus tard, ce n’est pas à sa maîtresse que Bambou a fait la fête -je rentrais de l’école au même moment qu’elle- mais à moi. Il l’a zappée copieusement. Elle était vraiment contente mais nous n’avons jamais revu Bambou : il était vieux et a fait une embolie pulmonaire 6 mois après être parti de chez nous.

Après elle, nous avons eu vraiment peu de gardes, et ça devenait difficile de continuer à mettre des annonces : ça a un coût ! Finalement, c’est grâce à une autre cliente que notre petite activité a décollé : en effet, c’était une vétérinaire ! Elle avait deux chats à faire garder, deux chats malades. Or, les assos et refuges font rarement de la garde d’animaux à traitement -enfin, à l’époque du moins, aujourd’hui je ne sais pas- et donc elle a vu notre annonce. C’est là que j’ai encore fait preuve de bon contact avec les animaux : ma mère n’arrivait pas les calmer pour leur donner leur traitement alors qu’ils étaient calmes dans mes bras -même s’il fallait ruser pour leur donner leur comprimé-. Très satisfaite, cette dame nous a recommandées à tous ses clients et notre activité a décollé en flèche. Notre planning était surbooké pendant toutes les vacances et j’étais toute contente. La vétérinaire m’a même plusieurs fois prise dans son cabinet pour m’apprendre à donner les traitements basiques aux animaux malades : comprimés, piqûres, elle m’a même appris à faire des massages cardiaques aux animaux (sur un mannequin je vous rassure ^^). Elle m’a appris à détecter un animal malade : car un animal malade ne dit rien et lorsqu’on s’en aperçoit, c’est souvent trop tard. Elle m’a vraiment donné envie d’être vétérinaire à mon tour, et m’encourageait dans cette voie : cependant j’ai échoué à BCPST Veto à cause de ma nullité en chimie et me suis rabattue, déçue, sur des études n’ayant aucun rapport.

Mes capacités à administrer les traitements nous ont amené beaucoup de clients : tous ceux qui ne pouvaient pas faire garder leur animal par la « voie normale » car le traitement faisait chier les nounous notamment. Mais nous avons aussi eu des gens qui nous confiaient leur animal en pleine santé.

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Je me souviendrai toujours de Thaïs, petite persane à la robe bleue, tellement royale, que j’ai gardée pendant plusieurs années. J’avais vraiment un contact fabuleux avec elle : ma mère n’avait pas le droit de la brosser, elle ne voulait que moi. Elle dormait avec moi, c’est à moi qu’elle réclamait à manger, bref, ma mère n’existait pas. Hélas, à force d’être le centre du monde de ses maîtres, elle est devenue beaucoup plus capricieuse ! Mais à chaque fois qu’elle venait à la maison, la magie opérait de nouveau et elle ne voulait que moi. Au point de ne pas vouloir repartir lorsque ses maîtres revenaient la chercher. Sa maîtresse était souvent un peu jalouse d’ailleurs, mais ils allaient jusqu’à décaler leurs vacances pour être sûrs de nous confier Thaïs, et à personne d’autre. Aujourd’hui, les maîtres de Thaïs ont déménagé, mais paient le voyage à ma mère pour qu’elle vienne garder la bouille chez eux, ils ne veulent personne d’autre.

Je me souviens aussi de Toby le fox-terrier : un chien TRÈS exclusif (typique de la race d’ailleurs) qui était extrêmement protecteur envers moi : il a mordu ma mère qui m’avait donné une baffe (méritée, mais ça Toby s’en foutait un peu ^^), et grognait après mon copain de l’époque dès qu’il me touchait. Même une main sur la taille n’était pas envisageable. Une fois, j’ai vraiment galéré à le tenir en laisse car les couillons de mon quartier me balançaient des insultes et Toby avait bien envie de leur refaire le portrait. Je l’aurais bien laissé faire, mais bon…

Dolly, une mamie croisée labrador, est aussi associée à des souvenirs beaucoup plus tristes. Sa maîtresse nous la confiait très souvent car elle travaillait dans une autre ville et parfois ne rentrait pas pendant plusieurs jours. Un matin, elle est venue dans ma chambre et commençait à gémir, elle me donnait des coups de patte pour que je me lève. Ce n’était pas habituel venant d’elle -à l’époque j’étais du genre ado qui se lève à 11h et elle attendait patiemment- et j’ai fini par émerger. Il était 8h, j’étais en vacances, j’avais la tête dans le cul. Elle tirait énormément sur la laisse, ce qui n’était pas non plus habituel, et j’ai compris qu’elle voulait me montrer quelque chose. Elle m’a tirée vers ce que j’ai d’abord pris pour un tas de chiffons, en bas de l’immeuble. Beaucoup de monde faisait sécher son linge sur le balcon et du coup, parfois, ça tombait. Mais ce tas, bien gros, n’était pas composé de linge… ce jour-là, le fils de ma voisine, dépressif et alcoolique, avait mis fin à ses jours en se jetant du 8e étage. Et c’est ce que Dolly voulait me montrer… elle gémissait en me regardant. Je n’ai pas tout de suite reconnu mon voisin, j’ai donc appelé la police en leur disant qu’un homme s’était suicidé. Puis lorsqu’ils m’ont demandé si je le connaissais, j’ai fini par comprendre que c’était mon voisin. Les policiers me regardaient bizarrement d’ailleurs, ils étaient étonnés que je ne sois pas choquée, en larmes, ils m’ont même proposé un soutien psychologique… eh c’est bon, c’est un macchabée, ce n’était pas la première fois que j’en voyais un. Dolly s’est éteinte âgée de 18 ans, euthanasiée par sa maîtresse, car son état de santé s’était dégradé d’un coup et elle souffrait énormément. Une chienne vraiment affectueuse, patiente, adorable…

P1020728C’est dur la vie 😡

Un jour, on nous a confié un chien qui était visiblement en fin de vie : le pauvre souffrait énormément, peinait à se déplacer, vomissait tout ce qu’il parvenait péniblement à ingurgiter… sans compter qu’il « sentait la mort », dans le sens où j’avais l’impression qu’il se décomposait vivant : il sentait la chair en décomposition. La maîtresse nous avait dit que ce n’était pas grave s’il mourrait chez nous, qu’elle s’occuperait du nécessaire, mais on a vraiment cru qu’il allait nous claquer entre les doigts. C’est la souffrance de ce chien qui m’a d’ailleurs aidée à prendre position sur l’euthanasie : qu’il s’agisse d’humains ou d’animaux, non, on ne peut décemment pas laisser souffrir quelqu’un ainsi ! J’ai d’ailleurs eu un cas similaire avec une très vieille Coton de Tuléar de presque 22 ans, dans l’état décrit ci-dessus… sa maîtresse ne voulait pas l’euthanasier malgré sa souffrance « car faut payer » et attendait « qu’elle parte toute seule ». Pauvre bête… le petsitting est parfois vraiment difficile quand on tombe sur des maîtres qui n’ont pas la moindre considération pour leur animal.

J’ai aussi eu Uracile, une brave bouvier bernois que son maître décrivait comme pétocharde… pourtant un matin, alors que je la promenais, elle n’a pas hésité à sauter à la gorge de deux gars qui me menaçaient de viol en essayant de m’atteindre.

J’ai aussi eu le cas du gars qui comptait visiblement abandonner son animal chez nous. Il avait appelé, bien stressé, pour nous confier son rottweiler « immédiatement ». Quand ma mère demandait une date de retour il esquivait. Il bafouillait, était à demi-agressif, ma mère a fini par refuser, d’autant plus que garder un chien catégorisé dangereux est censé être interdit -même si une fois on a gardé une croisée rott-. Le gars s’est ramené, a réussi à rentrer dans l’immeuble malgré le barrage de l’interphone, et a tambouriné à notre porte, avec le chien qui aboyait comme un fou, pour qu’on ouvre et qu’on le « débarrasse » du chien… on a appelé la police qui a emmené l’homme et le chien, on ne sait pas ce qu’ils sont devenus.

En résumé, j’ai eu énormément d’animaux, et j’ai vraiment adoré ce métier. Hélas, c’est vraiment très difficile d’en vivre, c’est plus une activité complémentaire qu’autre chose. J’aurais pourtant aimé en faire mon activité principale. J’en ai les capacités et pourrais sans doute passer un diplôme pour officialiser la chose. Mais il faut le temps de se forger une clientèle, de faire jouer le bouche à oreille… et la région parisienne est vraiment trop bourgeoise, les gens n’ont pas le même contact, les mêmes attentes, la même confiance. Car il m’est arrivé de garder des animaux chez les maîtres et non chez moi. Ils me donnaient les clés avec une confiance que certains jugeraient d’aveugle, et ils avaient raison. Même si j’étais envieuse des grandes propriétés (en même temps quand on a toujours vécu en HLM c’est normal) ça ne me serait jamais venu à l’idée de dégrader ou de voler quoi que ce soit. J’étais toujours très soigneuse. Mais les gens restent méfiants et au fond, je peux difficilement les blâmer, je suis la première à ne faire confiance à personne.

Je vois beaucoup de gens parler de petsitting. Pour ma part j’ai vécu ça comme une expérience très positive, mais il y a aussi quelques points négatifs. Vous pouvez tomber sur des clients très space, et quand on dit « Tel maître, tel chien » ce n’est pas pour rien. Tous les animaux perturbés que j’ai connus venaient de maîtres très spéciaux de base.

Je suis aussi tombée sur des bourgeois ouvertement méprisants car nous vivions en HLM, qui à la fin de la garde nous jetaient des pièces comme ils jetteraient des cacahuètes à un singe. On a aussi eu un type qui a refusé de payer la garde en nous menaçant de dénonciation pour travail au noir. J’ai une fois été insultée par une cliente âgée car elle ne voulait pas que je caresse son chien : « tu vas le corrompre jeune voyou ! ». Ah…ok.

Le contact avec la clientèle est globalement très bon, mais on est loin de se retrouver uniquement entre passionnés d’animaux : certains clients considèrent leur animal comme un meuble, n’ont aucune considération pour lui, pour son confort, pour sa santé… et c’est dans ces moments là qu’on voit le dévouement de l’animal capable d’aimer des maîtres comme ça. Je pense qu’il faut le dire car je vois beaucoup de monde idéaliser cette activité.

Or, même du côté des petsitters on en a qui n’ont aucune considération pour les animaux et qui font ça pour l’argent : je pense à ceux qui prennent des tonnes d’animaux en même temps (c’est possible d’avoir plusieurs animaux à la fois, mais il faut tenir compte des affinités !), torche la promenade des chiens, ne s’occupe jamais d’eux… on a eu une cliente qui avait beaucoup hésité à nous le confier et qui n’était venue que sur recommandation de notre vétérinaire, car elle avait eu une très mauvaise expérience avec un petsitter qui lui a rendu son chien plein de puces, amaigri, et qui en plus avait essayé de lui extorquer plus d’argent que prévu. Mieux vaut rencontrer le petsitter avant tout, déjà pour voir si « ça colle » avec votre animal (il peut arriver que votre animal prenne en grippe la personne, après nous il a son caractère, comme nous nous avons le nôtre), et pour se faire une idée du cadre de vie. Avec ma mère, on vivait certes en HLM, mais notre appartement a toujours été très propre et bien rangé (sauf ma chambre xD), avec des photos des animaux précédemment gardés, on avait même un livre d’or avec les commentaires de nos clients. Le sérieux de quelqu’un se remarque vite.

Je reprendrai peut-être cette activité un jour ! Cependant c’est assez difficile avec mon chat, Hélia, qui ne supporte pas les autres animaux. Du coup il s’agirait de garder les animaux chez les autres… ou de tenter de sociabiliser un peu Hélia (elle n’avait pas trop protesté quand ma belle-mère a acquis un bébé yorkshire). A voir. En tous cas j’aimerais beaucoup.

Hélia prend le soleil